Questions de société

En Tchétchénie, des camps de concentration pour homosexuels

Le 1er avril dernier, comme une mauvaise blague au goût amer, le journal russe Novaïa Gazeta, opposé au régime de Vladimir Poutine, connu pour ses publications sur la corruption et les droits de l’homme et dont six journalistes ont été assassinés depuis 2000, rapportait le début d’une large opération d’arrestation et d’emprisonnement, visant plusieurs dizaines d’hommes homosexuels réels ou supposés.

Cette opération a lieu en Tchétchénie, une province du Caucase du Nord placée sous le contrôle fédéral de la Russie. Cette région, annexée par la Russie en 1859, a connu deux guerres en 22 ans, sur fond de demande d’indépendance et de lutte contre les Russes bien décidés à garder les tchétchènes sous leur contrôle.

Depuis la fin du dernier conflit en 2009, la région a retrouvé davantage de calme, et l’arrivée au pouvoir de Ramzan Kadyrov, fervent soutien de Vladimir Poutine, en tant que Président de la République de Tchétchénie a permis de reconstruire le pays détruit par les guerres.

Cependant, si la situation s’est améliorée d’un point de vue économique, la question des droits de l’homme en Tchétchénie se pose encore, et aujourd’hui plus que jamais. Déjà, en 2002, la Commission nationale consultative des droits de l’homme rendait un avis dans lequel elle disait être « vivement préoccupée par les violations graves des droits de l’homme et du droit international humanitaire », évoquant des actes de torture, d’exécutions sommaires, de violences sexuelles et d’enlèvements. En 2009, deux militantes pour les droits de l’homme, Natalia Estemirova et Zarema Sadoulaïeva, avaient été assassinées, ainsi que le mari de cette dernière, sans que ces meurtres ne soient élucidés.

Dans une interview pour le Point en 2015, le militant Oleg Khabibrakhmanov évoquait des violations répétées de la loi par les forces de police extrêmement puissantes en Tchétchénie, placées sous le contrôle du président Kadyrov, les difficultés à enquêter sur la police ou l’armée en cas de disparition ou de crime suspect, et le climat de peur général régnant dans la région.

Aujourd’hui, c’est une nouvelle violation des droits de l’homme qui agitent les militants des droits de l’homme tchétchènes, et elle est particulièrement grave. Selon Novaïa Gazeta, plus d’une centaine d’hommes auraient été ou seraient détenus dans des camps en raison de leur orientation sexuelle « non-traditionnelle ». Soumis à la violence et à la torture, notamment par chocs électriques, pour les forcer à révéler les noms de d’autres homosexuels de leur entourage, au moins trois hommes seraient morts depuis le début de cette « purge ». L’un de ces camps serait situé dans la ville d’Argoun, dans le sud-est de la Russie.

Les victimes seraient âgées de 16 à 50 ans, et les autorités les auraient notamment arrêtées grâce à des applications et sites de rencontres en ligne, ce qui a poussé de nombreux hommes homosexuels à tout supprimer de leur présence sur les réseaux sociaux, de peur d’être retrouvés par ce biais. Aucun d’eux n’était ouvertement homosexuel, affirme le journal, puisque que dans la région, s’assumer publiquement équivaut à « la peine de mort ».

Selon Novaïa Gazeta, Magomed Daoudov, le président du Parlement tchétchène, et Aioub Kataev, le chef de la police d’Argoun, seraient à l’origine de cette vaste opération de répression, vue comme un « nettoyage préventif », qui aurait été déclenchée par l’implication de militants LGBTQ+ dans le projet GayRussia.ru, dont l’objectif est d’organiser des gay prides dans quatre villes du Caucase du Nord.  

 

prison tchétchénie homosexuels
Un des camps où seraient emprisonnés les victimes, selon Novaïa Gazeta.

 

Dans une Russie à l’homophobie massive, la situation des droits de la communauté LGBTQ+ ne cesse de se dégrader : en 2013, une loi interdisant la « propagande pour les relations sexuelles non traditionnelles devant mineur » et la punissant d’une peine de prison et d’une amende a été votée, tandis que 81% des russes considèrent les relations homosexuelles comme répréhensibles. Toutes les manifestations homosexuelles à Moscou se sont vues réprimées, parfois violemment par la police, et l’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch dénonçait en décembre 2014 le nombre croissant de violences subies par les homosexuels, tolérées voire « encouragées » par les autorités.

Le porte-parole du président tchétchène Ramzan Kadyrov a réagi à la suite de l’article de Novaïa Gazeta, le qualifiant d’ « absolument mensonger », avant d’ajouter qu’on « ne peut pas détenir ou persécuter quelqu’un qui n’existe pas dans la République ». Selon lui, « les hommes en Tchétchénie ont un mode de vie sain, ils font du sport, et n’ont qu’une seule orientation [sexuelle] ». Enfin, il termine en affirmant que « s’il y avait de telles personnes en Tchétchénie, les forces de l’ordre n’auraient aucun problème avec elles puisque leurs proches les auraient déjà envoyées dans des endroits d’où personne ne revient ».

Pourtant, selon Ekaterina L. Sokiryanskaya, experte du Caucase au sein de l’International Crisis Group, interrogée par le New York Times, les très nombreux signaux qu’elle a reçus viennent « de trop de sources différentes pour ne pas être vrais ».

Ces camps seraient les premiers camps de concentration pour homosexuels depuis la seconde guerre mondiale. Amnesty international et Human Rights Watch, ainsi que plusieurs députés européens, notamment, réclament une enquête aux autorités russes.

Couverture : le président tchétchène Ramzan Kadyrov en compagnie de Vladimir Poutine.

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