Questions de société

Le Front National, les médias et la justice

Grâce à une vaste opération de dédiabolisation du Front National menée par Marine le Pen depuis son arrivée à la présidence du parti en 2011, le FN est désormais une force incontournable dans le paysage politique français, à tel point que le 23 avril dernier tombait la nouvelle de la qualification du parti au second tour des élections présidentielles.

A quelques jours de ce second tour, qui marquera la fin tant attendue de ce qui est probablement la pire campagne de notre histoire, j’avais envie de revenir sur le parti de Marine le Pen, et plus particulièrement, le rapport qu’il entretient avec les médias et la justice. En tant qu’étudiante en fac de droit d’un côté et aspirante journaliste de l’autre, je n’ai pas pu m’empêcher de prêter une attention particulière au traitement réservé par le Front National aux journalistes et aux magistrats durant cette campagne, et voici ce que j’en ai retiré.

  • Le Front National et les médias

Si vous connaissez un peu le Front National, vous n’ignorez certainement pas que le parti n’aime pas beaucoup les journalistes. Si cette campagne électorale a été l’occasion pour plusieurs candidats d’accuser les médias de tous les maux et d’alimenter la défiance d’une partie de l’opinion publique envers les journalistes, la formation politique de Marine Le Pen n’avait pas attendu cette élection pour décrier le travail des médias. Depuis quelques années, le FN a en effet pris l’habitude de sélectionner les journalistes autorisés à assister aux évènements officiels du parti, n’hésitant pas à empêcher certaines rédactions de couvrir leur activité.

Si les rédactions de Mediapart et de Quotidien (et auparavant, celle du Petit Journal) se voient depuis longtemps refuser leur accréditation (qui permettent aux journalistes d’assister aux meetings) par le FN, plusieurs autres médias se sont aussi ponctuellement vus refuser l’entrée des évènements du FN. Le 23 avril dernier, c’était par exemple un journaliste de Marianne, pourtant accrédité, qui s’était vu refuser l’entrée de la soirée électorale du FN à Hénin-Beaumont. Il est ainsi désormais habituel d’apercevoir à chaque évènement Front National des équipes de journalistes se voyant refouler à l’entrée.

Le parti semble déterminé à exercer un contrôle sur sa couverture médiatique, comme ont pu le remarquer les journalistes du Figaro présents à une réunion publique tenue par Marion Maréchal-Le Pen à Lécluse le 25 avril dernier, qui affirment qu’à l’entrée, « l’activité du service d’ordre était essentiellement dévolue à trier les journalistes en fonction de leur média ». A l’intérieur des meetings, les journalistes sont également surveillés : lors du meeting tenu par Marine Le Pen et Nicolas Dupont-Aignan à Villepinte, lundi 1er mai, le FN avait interdit à certains médias de parler aux militants. D’autres rédactions rapportent aussi un contrôle plus insidieux, qui se matérialise notamment par la surveillance des journalistes sur les réseaux sociaux par les membres du parti.

Cette situation tendue est parfois même allée jusqu’à la violence, comme le 1er février 2017, où Paul Larrouturou, journaliste pour Quotidien, avait été vigoureusement conduit à la sortie par le service de sécurité alors qu’il tentait d’interroger Marine Le Pen au salon des entrepreneurs. Deux ans auparavant, le 1er mai 2015, le même journaliste et plusieurs membres de l’équipe du Petit Journal, ainsi qu’une équipe de France 5, avaient été agressés par des militants FN après que Bruno Gollnisch, député européen Front National, leur ait donné des coups de parapluie et ait tenté de détruire leur micro.

Dernièrement, Aymeric Merlaud, conseiller régional FN des Pays de la Loire, affirmait sur LCI vouloir créer « un ordre des journalistes, afin de sanctionner des pratiques mauvaises ». Bien qu’immédiatement démenti par le FN, notamment par Florian Philippot qui a précisé que cette mesure ne figure pas dans le programme de Marine Le Pen, cette proposition pour réglementer la profession semble difficilement anodine au vu de l’attitude adoptée par le FN envers les journalistes.

Devant la difficulté à suivre l’activité du parti, pas moins de 36 rédactions de grands médias, dont Le Monde, BFM-TV ou encore France 2, ont signé il y a quelques jours un communiqué dénonçant « l’entrave à la liberté de faire leur métier et d’informer », et ajoutant qu’il « n’appartient pas à une formation politique, quelle qu’elle soit, de décider des médias habilités à exercer leur rôle démocratique dans notre société ».

Marine Le Pen affirmait pourtant le 4 janvier dernier, lors de ses vœux à la presse, avoir « une attention toute particulière à la liberté de la presse car la liberté de la presse est un élément consubstantiel de la démocratie ». Cette affirmation laisse perplexe, face à la passe d’armes pour le moins tendue que l’on a pu observer entre le FN et les journalistes tout au long de la campagne.

(Si le sujet vous intéresse, je vous invite vivement à lire ces deux excellents articles de Mediapart sur le FN face aux médias et les relations entre la presse locale et les maires des villes FN)

  • Le Front National et la justice

Si le parti de Marine Le Pen entretient un rapport particulier avec les journalistes, les magistrats en ont également pris pour leur grade durant cette campagne. Mise en difficulté par plusieurs affaires judiciaires la mettant en cause (affaires expliquées dans ce très bon article du Monde), la candidate FN n’a en effet pas hésité à envoyer un message aux juges durant son meeting du 26 février tenu à Nantes : « Je veux dire aux fonctionnaires, à qui un personnel politique aux abois demande d’utiliser les pouvoirs d’État pour surveiller les opposants, organiser à leur encontre des persécutions, des coups tordus, ou des cabales d’État, de se garder de participer à de telles dérives. Dans quelques semaines, ce pouvoir politique aura été balayé par l’élection. Mais ses fonctionnaires, eux, devront assumer le poids de ces méthodes illégales. Ils mettent en jeu leur propre responsabilité. L’État que nous voulons sera patriote ».

Après avoir refusé de se rendre aux convocations des juges afin d’être mise en examen dans l’affaire des emplois fictifs de ses assistants parlementaires au Parlement européen (qui estime que le FN aurait en tout détourné un montant de 5 millions d’euro), la candidate frontiste a donc choisi comme riposte des menaces à peine voilées à l’intention des magistrats, de toute évidence mécontente de voir ceux-ci s’intéresser d’un peu trop près à son parti. Ce discours a provoqué un retour de flamme de la part du personnel de la justice, et neufs magistrats sont même sortis du silence en signant une tribune contre le Front National, dénonçant la menace que représente selon eux ce parti pour l’Etat de droit.

 

Le Front National, malgré sa volonté de devenir un parti « comme les autres », semble donc encore avoir quelques leçons à apprendre concernant la liberté de la presse et l’indépendance des magistrats. Dans un Etat de droit comme la France, où ces deux éléments constituent deux pouvoirs et contre-pouvoirs essentiels à la protection des citoyens, de leurs libertés et de la démocratie qui nous est si chère, la volonté à peine voilée de ce parti de contrôler la presse et la justice est donc à surveiller de près.

Rien ne permet de dire avec certitude qu’une arrivée au pouvoir du Front National serait synonyme de remise en cause de la liberté de la presse et de l’indépendance de la justice, mais les évènements que j’ai détaillés dans cet article nous rappelle que cette liberté et cette indépendance ne sont pas toujours acquises et qu’elles peuvent nous être retirées, c’est donc à nous de rester vigilants à l’encontre de tous ceux, peu importe leur bord politique, qui pourrait vouloir les remettre en question, et de ne pas oublier à quelle point elles constituent deux garanties majeurs de la bonne marche de notre démocratie.

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